Le village

L'origine du nom de Larchant

S’il est un sujet qui a fait couler beaucoup d’encre, qui a nourri bien des spéculations, c’est bien l’origine du nom de Larchant.

Alors que la plupart des villages qui nous entourent possèdent l’étymologie de leur lieu (souvent des noms d’hommes germaniques ou latins), Larchant donne toujours lieu à des hypothèses.

Le Dauzat relève « Largus Campus » (large champ) dans un document de 1006 et Liricantus en 1040. Cet ouvrage décrète – et cela sera reproduit sans autre critique dans les ouvrages ultérieurs – que « Liricantus » est une fantaisie de scribe. Sans doute se basait-il sur l’antériorité supposée de « Largus Campus » sur « Liricantus ». Mais, depuis, nos connaissances ont progressé et l’argument d’antériorité s’est retourné. Françoise Gasparri, dans le bulletin de l’Association Culturelle et dans « Larchant 10 000 ans d’histoire » a bien montré que l’acte de donation de la terre de Larchant par Rainaud, évêque de Paris, au Chapitre de Notre-Dame de Paris, daté de 1005, était un faux rédigé vraisemblablement au début du XIIe siècle. En revanche, des actes antérieurs montrent, et à plusieurs reprises, l’orthographe « Liricantus ». Dernièrement, un article de la revue Mabillon fait le point sur une pancarte de saint-Mathurin de Larchant, rédigée par un prêtre de Larchant, datée probablement de 1075, qui mentionne à plusieurs reprises « Liricantus ». On peut même supposer que la « fantaisie de scribe », c’est le rédacteur de la charte de donation de Rainaud qui l’a peut-être commise au XIIe siècle, peut-être pour effacer dans le texte le souvenir d’un culte païen que le nom « Liricantus » véhiculait à travers les âges ?. Pour être complet, sans doute l’opinion péjorative de Dauzat à propos de Liricantus venait-elle des écrits de certains poètes qui se prenaient à rêver, à partir de ce nom, à la lyre d’Apollon.

Plusieurs écrits de cette époque, autour de l’an mil, mentionnent le nom des villages aux alentours par rapport à Liricantus. Par exemple : « Oe, versus Liricantus », à propos du Vaudoué, au XIIe siècle, « Bussiacum quod justa Liricantum situm est », à propos de Boissy aux Cailles en 1113 ; « Villa qui dicityr Regine super Liricantus » à propos de la Chapelle la Reine en 1173 et en 1215 « Capella justa Liricantum ». Ce qui confirme d’une part cette appellation de « Liricantus » et qui montre, d’autre part, l’importance de Larchant par rapport auquel les autres villages étaient référencés.

Pour en terminer avec le Dauzat, il est juste de préciser que cet ouvrage donne une autre possibilité d’étymologie pour Larchant, qui viendrait d’une composition entre le germain « lar » (clairière) et le latin « campus ». Ce mélange est plausible mais pas très satisfaisant pour le linguiste. Cela n’explique pas clairement pourquoi « Lir » ou « Liri » et non « Lar ».

L’horizon de notre réflexion s’est ouvert lorsqu’un membre de la Société de Mythologie Française, Jean-Paul Lelu, s’est penché avec un œil neuf sur la légende de Saint Mathurin du Xe siècle. Ses réflexions ont été présentées au congrès de sa Société en août 1990 et la primeur en a été donnée dans un bulletin de l’Association Culturelle. Le père de Mathurin est Marinus, ce qui nous donne un  premier repère en relation avec l’océan. Appelé par l’empereur de Rome, Mathurin apaise une tempête par sa prière. Puis il fait escale aux iles de Lérins, dont la plus grande de ces iles, Saint Marguerite, qui a donné son nom au groupe d’iles, s’appelait Léro. Cette ile était occupée depuis le VIe siècle av. J.-C. par une population celto-ligure qui célébrait le culte du dieu Ler, le dieu de la mer. Ensuite, le nom de Saint Marguerite lui a été donné en référence à la sœur de Honorat d’Arles (Saint Honorat). L’ile où est situé le monastère de St Honorat s’appelait d’ailleurs Lerina elle-même. On retrouve le couple masculin-féminin des dieux dans la religion celtique : Lero – Lerina. J.-P. Lelu poursuit son raisonnement en remarquant que Ler (ou Llyr), dieu pan-celtique de l’Océan, est le père du maître de l’Autre Monde, Manannan ou Manawyddan, que l’on peut rapprocher de Mathurin. Un dernier argument (mais non ultime) est la date de la fête de Saint Mathurin, le 1er novembre, fête celtique par excellence puisqu’on y célébrait le culte de Samain, l’une des quatre principales fêtes druidiques.

Sur ces bases, Jean-Paul Lelu rappelle que le nom de Larchant « Liri-cantus  peut être rapproché de celui de Cachan (Val-de-Marne), «Cati-cantus », avec une même racine celtique « cant-», qui signifierait le flanc d’une colline. La fontaine St Mathurin étant située sur le flanc d’un coteau, nous y sommes : le nom de Larchant (Liricantus) viendrait d’une source sacrée, consacrée au dieu Ler (ou Llyr), située sur le flanc d’une colline. Toutefois, les dictionnaires de langue celte nous donnent d’autres significations, donc d’autres pistes. « Cantos » signifie aussi « cercle », ou bord d’un cercle. Le gallois « cant » veut dire bord d’un cercle ou d’une roue (la jante en fer qui protège la roue). Ce suffixe cantos ou cantus peut se comprendre si l’on pense au « golfe de Larchant », façonné par la mer et qui donne au site de Larchant un aspect en arc de cercle. Mais cela ne nous dit pas ce que signifie « Liri » ou « Lar ». On peut rapprocher « lar » (clairière) de cantus, pour signifier une clairière disposée en cercle, ce qui peut correspondre au site de Larchant. Un autre auteur donne pour « canto », comme nom, une autre signification : flanc de colline, versant, côté ou comme adjectif : brillant. Quoiqu’il en soit, dans un ouvrage récent, Patrice Lajoye retrouve également pour Larchant des fragments de la mythologie de Lero (dieu ligure de l’Océan) dans la légende de St Mathurin.

A n’en pas douter, l’idée est séduisante. Mais un bref survol des divinités des sanctuaires gaulois et gallo-romains du début de notre ère, sur la liste de 93 qu’en donne Aline Rousselle dans son ouvrage, ne nous fournit aucun Lero parmi la trentaine de dieux cités. Il est vrai que dans cette liste, on ne connaît la (ou les) divinités que pour 58 sanctuaires (Segeta, la déesse de Sceaux-en-Gâtinais n’est même pas citée). Il est vrai aussi que ces divinités appartiennent pour la plupart au panthéon gréco-romain et que, selon notre hypothèse, le culte  au dieu Lero à Larchant, remonterait bien au-delà, plusieurs siècles av. J.-C. Les plus abondamment cités sont Mercure et Apollon, suivis de Matres, Minerve, Mars et Vénus.

 

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Dessin de Nicolas Tassin, graveur, géographe du Roi, 1636